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 Neuchâtel: des poissons mutants dans le lac

16/4/2008

Les poissons du lac prennent la pilule

Littoral • Les œstrogènes éliminés par les femmes qui prennent la pilule ne sont pas retenus par les STEP. Ces hormones synthétiques se retrouvent dans le lac où elles affecteraient la reproduction des poissons. Les pêcheurs tirent la sonnette d’alarme.

Lac: poissons mutants
Apparemment les œstrogènes éliminés par les femmes qui prennent la pilule
a des incidences sur la population piscicole du lac. pti


« On néglige des choses tellement infimes, mais tellement importantes ». Olivier Junod, pêcheur professionnel à Auvernier, s’inquiète de la qualité de l’eau du lac et de la santé des poissons qui y vivent : « On a tellement de problèmes en ce moment. Dans les journaux, ils parlent tous de métaux lourds, de PCB, mais il y a cinquante ans qu’il y a des métaux lourds dans l’eau, à l’époque des décharges publiques c’était encore pire. Actuellement, il ne se passe pas une semaine sans que l’on pêche des poissons stériles, c’est à dire qu’ils ne sont ni mâles ni femelles. Ils sont stériles ! Dans les pilules contraceptives, il y a des hormones, des œstrogènes synthétiques, dont une partie se retrouve éliminée dans les urines des femmes. Dans les stations d’épuration, ils ne peuvent pas les récupérer ».
Connu pour sa verve et son franc parler, Olivier Junod souligne que ce problème de mutation revient régulièrement sur la table, lors des assemblées des professionnels de la pêche : « Quand on ouvre ces poissons, on voit qu’ils ont les organes génitaux atrophiés, on dirait même qu’ils ont les deux sexes. Tous les poissons sont concernés, autant les palées, que les bondelles ou les truites. Evidemment ça se répercute d’abord sur les petits organismes vivants dans le lac, puis les poissons. On peut aisément imaginer qu’à moyen terme cette situation aura aussi des répercutions sur les canards et tous les animaux qui dépendent du lac. Ce problème est connu depuis longtemps et il n’est pas propre au lac de Neuchâtel. Les cours d’eau sont aussi atteints. Même en mer les pêcheurs découvrent des poissons mutants. Non, vraiment, c’est grave ! On ne peut même pas imaginer toutes les conséquences qui peuvent résulter de cette pollution sur l’écosystème ».

Neuchâtel épargné ?

Pour Arthur Fiechter, chef du Service cantonal de la faune, « Le problème existe depuis l’apparition de la pilule. Pendant plusieurs années la Suisse a fait une grande étude appelée Fischnetz dont les résultats sont maintenant connus. Cette analyse a démontré que la population de poissons était en baisse mais sans définir les causes réelles de cette diminution. On suppose que c’est à cause des œstrogènes, mais on n’en a pas la preuve. Dans le canton de Neuchâtel, depuis de nombreuses années, nous n’avons qu’une très faible diminution de la population de poissons, contrairement au canton de Berne qui a perdu cinquante pour-cent de ses poissons. Si l’on regarde la courbe pour toute la Suisse, la situation est catastrophique, mais ce n’est pas seulement à cause des œstrogènes ».

Dix ans d’études

Pourquoi les prises de truites ont-elles baissé de soixante pour-cent depuis 1980 en Suisse ? C’est ce que voulaient savoir l’EAWAG et l’OFEFP en lançant le projet Fischnetz en 1998. Dans le cadre de cette étude, Erich Staub, chef de la section pêche et faune aquatique à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), mentionne dans un article publié en 2001, que « des anomalies au niveau des organes de la truite ont été constatées à Berne, dans la Vieille Aar, certaines en relation avec les eaux usées de la STEP de Lyss. D’autres études ont mis en évidence la féminisation des poissons mâles en aval de certaines stations d’épuration. Ces changements sont à mettre en relation avec les substances œstrogènes actives, qui ressemblent chimiquement aux hormones féminines ».

Lac: poissons mutantsDes troubles démontrés

En janvier 2008, le Fonds National Suisse a publié le « document final » du programme national de recherche sur les perturbateurs endocriniens. Ce rapport intitulé « Perturbateurs endocriniens dans les eaux usées et dans le milieu aquatique », commence par ces lignes : « Des substances ayant une activité hormonale peuvent nuire de différentes manières à l’être humain, aux animaux et à des écosystèmes entiers. Des troubles de la fertilité dus à de tels perturbateurs endocriniens sont démontrés dans de nombreuses espèces animales, des poissons aux mammifères, dans l’eau et sur terre ».
Ce document précise notamment que, « Dans une minorité de milieux aquatiques suisses étudiés jusqu’à présent, on a mesuré des taux faibles à modérément élevés de vitellogénine (protéine synthétisée par le foie de la femelle mature durant le processus précurseur de la formation de l'œuf) chez les poissons mâles dans la zone d’influence de stations d’épuration, ce qui permet de conclure à une contamination, de locale à régionale, des milieux aquatiques par des substances oestrogènes ».

Un problème mondial

Au Centre canadien des eaux intérieures de Burlington, en Ontario, Joanne Parrott, directrice de la recherche sur la protection des écosystèmes aquatiques pour Environnement Canada, s’est consacrée à mener diverses recherches, notamment sur les effets à long terme des produits pharmaceutiques sur la santé des poissons. Ses recherches ont démontré que, « lorsque les poissons passent du stade d’œuf à l’état de maturité en présence d’une exposition aussi minime que trois parties par billion d’œstrogènes synthétiques (utilisés pour les contraceptifs oraux), ils sont totalement féminisés. Cela signifie que tous les poissons mâles, sur le plan génétique, affichent uniquement des caractéristiques femelles. De ce fait, ils ne peuvent plus se reproduire et féconder les œufs. Cette quantité d’œstrogènes synthétiques équivaut à laisser tomber une seule pilule contraceptive dans 10’000 litres d’eau. En une journée, une femme qui prend la pilule élimine cette quantité d’œstrogènes synthétiques dans ses urines ».

Un problème émergeant
 
Jean-Michel Liechti, le responsable du Service cantonal de la protection de l’environnement, reconnaît que les micropolluants constituent un problème émergeant : « La Confédération commence à s’inquiéter sérieusement de toutes les incidences causées par les micropolluants, dont les œstrogènes. Des projets pilotes ont été lancés dans des STEP en Suisse alémanique. Des systèmes de microfiltration sont testés, mais on en est encore au stade expérimental ».


Pascal Tissier

 


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