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 La formation des chiens-guides d'aveugles (2ème partie)

1/12/2010

 

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Article publié dans Le Chien Magazine No.12 - Décembre 2010

 

Regard sur la formation des chiens d’aveugles en Suisse romande.
(2ème partie)


Après nos articles sur le fonctionnement de l’Ecole pour chiens-guides d’aveugles installée à Brenles (VD) et sur les familles de parrainnage qui accueillent les chiens durant les premiers mois de leur apprentissage, rencontre avec Christian Baroni, responsable de la formation des chiens au sein de l’école romande: il revient sur le processus de dressage, de la naissance des chiots à la remise d’un chien-guide à une personne handicapée de la vue.

Christian Baroni Formation Chiens-d'aveugles
Au bénéfice d’un diplôme fédéral d’instructeur de chiens-guides d’aveugles, Christian Baroni
est aussi le responsable des familles de parrainage au sein de la Fondation école romande
pour chiens-guides d’aveugles (ou Fondation ERCA), à Brenles (VD).
– Photo Pascal Tissier
   
Comment un chiot retriever devient chien-guide d’aveugles ?
Après nos articles sur le fonctionnement de l’Ecole pour chiens-guides d’aveugles installée à Brenles (VD) et sur les familles de parrainage qui accueillent les chiens durant les premiers mois de leur apprentissage, rencontre avec Christian Baroni, responsable de la formation des chiens au sein de l’école romande. L’instructeur évoque plus en détail le processus de dressage: de la naissance des chiots à la remise d’un chien-guide à une personne handicapée de la vue.

D’où proviennent les chiens formés dans votre école ?
A ce jour, tous les chiens que nous formons naissent chez nous, à la Fondation école romande pour chiens-guides d’aveugles. Ce sont essentiellement des labradors retriever et des golden retriever. Les animaux qui assurent la reproduction, mâles ou femelles, sont sélectionnés parmi nos meilleurs chiens, en tenant compte de leur caractère, de leur santé ou de leur capacité à apprendre. Ces chiens vivent eux aussi dans des familles de parrainage et ne reviennent à l’école que pour s’y reproduire.

Reproduction naturelle ou insémination artificielle ?
La quasi-totalité des naissances est obtenue par des saillies naturelles. On privilégie cette façon de faire, car elle nous offre le plus haut taux de réussite et le plus grand nombre de chiots. Lorsqu’une chienne sélectionnée est en chaleur, nous la présentons à un mâle au neuvième ou dixième jour. Si tout se passe bien, il y aura deux ou trois rencontres en l’espace de vingt-quatre heures.

Et en ce qui concerne l’insémination artificielle ?
Les rares occasions pour lesquelles nous avons utilisé du sperme congelé, l’ont été dans le cadre d’échanges avec d’autres centres d’élevage à l’étranger, comme ce fut le cas récemment avec la semence congelée que nous avons reçu d’une école australienne. Pour nous, qui sommes une toute petite structure, il est toujours intéressant de faire des échanges avec différentes écoles de chiens-guides d’aveugles… d’avoir de nouveaux gènes et de créer de nouvelles lignées.

Quels sont les critères de sélection pour les chiens reproducteurs ?
Le plus important dans le concept de reproduction, c’est de disposer de chiens sains. Ils ne doivent absolument pas être porteurs de maladies héréditaires ou de problèmes chroniques de la peau. Bien entendu, ils doivent aussi avoir un excellent caractère.

Les femelles mettent bas à l’école ?
Oui, toujours. La gestation des retrievers est courte. Elle s’étend sur 60 jours seulement. Par des prises de température régulières et le comportement de la chienne, on peut définir le moment où elle va se mettre à travailler et nous sommes toujours présents lors de la mise bas. A la naissance, les chiots – sourds et aveugles – sont minuscules et tiennent aisément dans le creux de la main puisqu’ils ne pèsent que 300 grammes environ. Une portée peut compter entre trois et neuf chiots qui ouvriront les yeux et commenceront à entendre à partir du neuvième jour. On observe que les chiennes jeunes produisent plus de chiots que les femelles plus âgées.

Christian Baroni Formation Chiens-d'aveugles
Christian Baroni avec Solo, un jeune «apprenti» chien-guide. – Photo Pascal Tissier

A partir de quel moment, vous commencez de travailler avec les chiots ?
Pour moi, la formation des chiens-guides commence le jour de leur naissance. D’abord par le simple contact avec des humains, notamment pour les peser, puis, à travers des jeux. Dès l’âge de deux semaines, on les fait participer à des activités adaptées selon un cahier des charges bien défini. Il est important d’offrir à ces chiots un environnement qui soit le plus riche possible, dès qu’ils sont capables de marcher, vers trois semaines environ, on les laisse sortir de leur caisse. Là, on observe déjà lesquels sont les plus curieux ou les plus téméraires. On met à leur disposition de petits jouets ou des obstacles adaptés à leur taille et là aussi certains se démarquent des autres par les initiatives qu’ils prennent. Par la suite, ce sont les familles de parrainage qui continueront ce travail de découverte.

Combien de chiots voient le jour chaque année dans votre école ?
C’est variable, mais disons que l’on voit naître cinq à six portées par an, ce qui représente environ trente à quarante chiots. En moyenne, chaque année, nous avons une douzaine de chiens-guides qui sont placés, trois qui achèvent leur formation, mais qui seront dédiés à l’élevage et une quinzaine qui sont réformés.

A quel âge les chiots quittent-ils l’école ?
Dans la neuvième semaine de leur vie. La tâche primordiale des familles d’accueil est de faire découvrir au chien un maximum d’environnements différents, de l’habituer à déambuler dans des zones urbaines. Généralement, jusqu’à l’âge de quatre ou cinq mois, le petit chien n’a pas peur, il découvre le monde. C’est donc une période propice à la découverte. Il doit se familiariser à la ville, aux piétons, à la circulation, aux transports publics. Il doit croiser des hommes, des femmes, des enfants, des bébés, des personnes âgées ou de couleur. Même chose pour les couleurs, les lieux publics et les bruits qui animent les rues... mais la campagne aussi. Ce travail de sensibilisation est extrêmement important dans le processus de formation. Les familles d’accueil doivent aussi inculquer les bonnes manières au chien: lui apprendre à être propre, à répondre au rappel, à rester tranquille à la maison. C’est très vite dit, mais c’est un travail qui prend beaucoup temps et d’énergie.

Les familles de parrainage suivent-elles des cours ?
Actuellement, nous organisons deux à trois cours par mois à l’école, ce qui n’est pas évident pour les gens qui habitent loin. Mais ce ne sont pas des cours obligatoires. Ils permettent surtout aux chiens de faire des exercices d’éducation de base en compagnie d’autres chiens, comme le rappel. Bien sûr, si lors d’une de mes visites à domicile je constate des lacunes, j’encourage les familles à venir. Mais nous les visitons régulièrement.

A quel rythme ?
Au cours des quinze mois de parrainage, je fais entre cinq et huit visites à domicile. Parfois davantage si les familles d’accueil le demandent ou s’il a un problème particulier.

Les familles d’accueil ont-elles la possibilité de s’inscrire à des cours donnés dans leur région ?
Je ne préfère pas. Je dirais même non. Si une famille a des difficultés, je l’inciterais d’abord à venir à l’école, au pire, je l’aiguillerais vers un éducateur pour chien que l’on connaît bien. Vous savez, on a des familles qui accueillent un chien de notre école alors qu’elles n’ont jamais eu d’animaux de compagnie. Finalement, c’est presque un atout. Ces gens-là sont souvent plus attentifs et suivent à la lettre ce qu’on leur demande de faire. Ça fait dix ans que je fais ce travail et en général ça se passe très bien, d’autant que le but de ces familles est de contribuer à aider des personnes handicapées.

Environ la moitié des chiens sont réformés et n’achèvent pas leur formation de guide. Pourquoi si peu d’élu ?
On constate, pas seulement chez nous, mais dans le monde entier, que le taux d’échec est plus ou moins semblable partout. Quoi que l’on fasse, on n’arrivera jamais à obtenir un taux de réussite supérieur à 60%. Il a deux facteurs importants qui pèsent dans la formation ou non des chiens-guides d’aveugles: la santé de l’animal et son caractère. Sa santé doit être parfaite. Certains chiens peuvent présenter très tôt des problèmes au niveau des yeux ou de dysplasie articulaire.

La dysplasie articulaire ne peut-elle pas être endiguée ?
Non, c’est impossible! En sélectionnant les meilleurs animaux pour la reproduction, on parvient à réduire les cas de dysplasie, mais nous ne pouvons pas l’éliminer complètement. Nous faisons la première radiographie de contrôle des hanches et des coudes lorsque les chiots ont treize mois. Sur une même portée, quelques chiots peuvent montrer des signes de dysplasie alors que le reste du groupe est épargné. Disons que ça touche un chien sur vingt.

Les chiens qui présentent des signes de dysplasie sont donc directement réformés ?
Oui, car le risque qu’ils se mettent à boiter vers cinq ou six ans est trop grand, même s’il n’y a pas de certitudes. Mais un chien-guide qui viendrait à boiter, ce serait la catastrophe ! On est très strict par rapport à ça ! Il faut savoir qu’un labrador qui pèse environ 300 grammes à la naissance peut afficher facilement 30 kilos sept mois plus tard. C’est une croissance phénoménale! Ça signifie que l’animal prend environ un kilo par semaine dans les sept premiers mois de sa vie…

Vous disiez que le caractère du chien est aussi un facteur déterminant dans l’aboutissement de sa formation ?
Chaque animal est unique. Il a un caractère, un tempérament, une personnalité qui lui est propre. Certains vont présenter des réactions de peur, notamment face au vide d’un escalier ou en entendant certains bruits, comme des claquements de porte. D’autres, mais c’est plus rare, manifestent des signes de stress lorsqu’ils sont dans un environnement chargé en ville. Ces craintes sont très difficiles à corriger.

Ces différences entre chiots d’une même portée sont-elles héréditaires ?
Oui, bien sûr. Lorsqu’ils ont sept semaines, on fait un test de caractère des chiots. Jusqu’à cet âge-là, ils ont le même vécu et n’ont pas été séparés. Et pourtant, lorsqu’on les isole et qu’on les installe dans un environnement qu’ils ne connaissent pas, chacun affiche des réactions différentes. Devant un jouet, face à un aspirateur, il y a ceux qui se montrent téméraires ou simplement curieux et ceux qui sont craintifs. On remarque des attitudes semblables lors des tests optiques, par exemple lorsque l’on ouvre un petit parapluie devant eux. Il y a ceux qui trouvent ça rigolo et ceux qui reculent. Ce qui est intéressant, c’est de voir que parmi les chiots d’une même portée, il y a des différences de personnalité relativement importantes qui sont incontestablement innées.

C’est de genre de tests que vous effectuez à nouveau lorsque les chiens reviennent à l’école après avoir passé quinze mois dans leur famille de parrainage ?
Effectivement. A ce moment-là, chaque chien à environ dix-huit mois. En plus d’une visite chez le vétérinaire pour un contrôle de la rétine, je les prends en charge durant un mois afin d’évaluer le tempérament et les aptitudes de chacun d’eux. C’est au terme de cette période que l’on décide de les réformer ou de poursuivre la formation.

Christian Baroni Formation Chiens-d'aveugles
Christian Baroni avec Solo, un jeune «apprenti» chien-guide. – Photo Pascal Tissier

En quoi consistent ces tests de tempérament ?
Ce sont toute une série d’exercices standardisés qui alternent des tests – comme celui du coup de feu – et des sorties dans différents environnements plus ou moins chargés. Tous ces tests sont effectués sur plusieurs jours en respectant une chronologie bien précise, ce qui permet d’établir le profil de chaque chien et une comparaison objective entre eux. A partir de là, on sait exactement quels sont les animaux qui vont entamer l’ultime phase de la formation de chien-guide.

Comment se déroule cette dernière période ?
Elle s’étend sur une moyenne de neuf mois, durant lesquels les chiens restent à l’école et sont pris en charge – quasi quotidiennement – par un instructeur, soit moi ou l’un de mes trois collègues. Là, il s’agira d’apprendre au chien à se comporter différemment lorsqu’il porte le harnais, lui inculquer son rôle de guide. Il doit savoir signaler – de lui-même – les changements de niveau en marquant un arrêt devant un trottoir ou des escaliers ; il doit aussi savoir se déporter de lui-même pour éviter ou contourner des obstacles latéraux, comme des panneaux de signalisation, des poubelles ou tout autre objet se trouvant dans la trajectoire de l’handicapé ; même chose pour les obstacles se trouvant en hauteur, comme une barrière de parking. Le chien-guide doit aussi être en mesure de chercher et d’indiquer – à la demande – une chaise, des escaliers, un banc. Il y a toute une série de signaux auditifs, que le chien doit assimiler durant ces neuf mois de formation. Au terme de celle-ci, chaque chien passe un examen de validité, supervisé par un inspecteur de l’AI. Un deuxième contrôle est effectué par un représentant de l’AI, chez la personne handicapée, six mois après l’arrivée du chien.

Le mois dernier, nous disions que les signaux auditifs étaient formulés en italien. Pourquoi cette langue ?
Tous les chiens-guides d’aveugles de la planète font les mêmes choses, il n’y a que la méthode employée pour leur apprendre à se comporter qui diffère d’une région à une autre. Dans notre école, nous employons la méthode dite «allemande», mais avec des signaux auditifs exprimés en italien. Cette langue mélodieuse et douce convient parfaitement pour encourager le chien à prendre des initiatives, alors que l’allemand, qui est la langue internationale des dompteurs, est plus approprié pour donner des ordres. Il faut bien se dire que le travail d’un chien-guide n’est pas basé sur l’obéissance, mais sur des initiatives que le chien doit prendre, comme s’arrêter devant un trottoir ou contourner un obstacle. L’autre avantage important de l’utilisation de l’italien en Suisse, c’est que les signaux auditifs sont dictés avec des mots qui ne figurent pas dans la langue maternelle de la personne handicapée. Ainsi, les indications transmises à l’animal sont plus précises et il ne risque pas d’être détourné de sa mission par des interventions extérieures.

De quelle manière sont attribués les chiens-guides ?
Les personnes handicapées de la vue – âgées de 18 à 65 ans – prennent contact avec nous ou viennent à l’école. Puis, on se déplace chez eux durant une journée pour évaluer leurs besoins. En général, c’est durant les deux derniers mois de sa formation que l’on sait à qui le chien sera confié. Le délai d’attribution est variable. Selon les demandes ou la période, il peut s’étendre sur un an, mais en général, il n’excède pas six mois. Et puis il s’agit de tenir compte des besoins spécifiques de chaque handicapé.

Christian Baroni Formation Chiens-d'aveugles
Christian Baroni avec Solo, un jeune «apprenti» chien-guide. – Photo Pascal Tissier

Et comment se passe la remise du chien ?
Il y a une période d’introduction qui se déroule sur trois semaines au domicile de la personne handicapée, avec le chien qui reste sur place durant toute cette phase. L’instructeur enseigne les différents signaux auditifs à l’aveugle et il l’accompagne dans ses premiers déplacements à l’extérieur. Si tout se passe bien, au bout des deux premières semaines, la personne handicapée doit pouvoir effectuer certains trajets avec son chien de manière autonome. Il est important de souligner que les personnes à qui l’on confie un chien-guide connaissent parfaitement leur environnement et savent déjà se déplacer seules avec une canne blanche. Dès lors, elles devront sortir impérativement cinq à six fois par jour, afin de laisser à l’animal la possibilité d’assouvir ses besoins naturels.

Quelle est la durée du séjour d’un chien-guide chez un aveugle ?
Une dizaine d’années. Après on pourrait faire un article exclusivement sur la mise à la retraite du chien. C’est toute une histoire, émotionnellement parlant.

Et quel est le rôle de l’assurance-invalidité dans ce processus ? 
Pour l’AI, nous sommes des fournisseurs de chiens-guides d’aveugles. Pour eux, c’est un moyen auxiliaire comme un autre. Du moment où vous perdez la vue, vous avez droit à une rente AI. Ça, c’est une chose. Mais vous pouvez également disposer d’un certain nombre de moyens auxiliaires pour améliorer votre autonomie. Ça va d’un ordinateur aménagé à la canne blanche, en passant par la montre-bracelet ou un chien-guide. Dans ce cas-là, la personne handicapée doit s’adresser à l’une des quatre écoles de chiens-guides reconnues en Suisse, dont la nôtre qui est la seule en Suisse romande. Par la suite, l’AI va prendre en charge tous les frais inhérents au chien, alimentation, matériel, cours, vétérinaire et, en ce qui nous concerne, la location du chien. Pour information, les sommes que notre fondation perçoit de l’AI couvrent seulement 20% de notre budget de fonctionnement. Le reste est couvert essentiellement par des dons.

Propos recueillis par Pascal Tissier

 Christian Baroni Formation Chiens-d'aveugles
Christian Baroni avec Solo, un jeune «apprenti» chien-guide. – Photo Pascal Tissier


Regard sur la formation des chiens d’aveugles en Suisse romande
(1ère partie)


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Article publié dans Le Chien Magazine No.12 - Décembre 2010

 

 

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